Une livraison au ralenti


Comment ne pas évoquer les causes des retards de livraison des D-520 à l'Aéronavale, alors que les armées françaises reculent de toutes parts et que l'aviation de chasse a tant besoin de ce type de chasseur ?
Chez Dewoitine/SNCAM, les équipes des chaines d'assemblages ne semble pas prendre conscience de l'importance de leur implication.
Guerre ou pas, retard de fabrication ou pas, les personnels quittent leurs ateliers ou bureaux à 17h00 précises, là où l'industrie allemande tourne déjà à plein régime sans compter son temps.
Jamais dans cette entreprise nationalisée, on ne verra un rythme de travail différent de celui d'avant la déclaration de guerre.

Outre ce détachement qui laisse penser que l'entreprise n'a pas intégré que le pays est en guerre, il y a également un autre point qui laisse perplexe.
La commande passée à la SNCAM pour la livraison de Dewoitine 520, ne comprenait que la fourniture générale, pour des questions de soi-disant sécurité, l'installation d'armement et radio étaient interdits aux civils, obligeant ensuite à expédier les avions à Chateaudun à l'EAA-301, où ils étaient enfin armés et équipés de leur radio.
Si en temps de paix ce voyage du Sud vers le Centre de la France ne posait pas de souci, en pleine guerre, une modification de cette procédure aurait surement été la bienvenue, d'autant que le département de l'Eure-et-Loire était maintenant à portée de tir de la Wermacht.
Ce montage en deux phases était d'autant plus néfaste à l'opérationnel qu'il obligeait à redémonter une partie des D-520 pour intégrer l'armement.
Il faudra attendre le 10 Mai pour que la SNCAM se mettent à monter à Toulouse les armements et les radios, non pas par prise de conscience, mais uniquement parce que l'EAA 301 n'est plus en mesure de tenir la cadence d'armement des avions qui lui était envoyé, d'autant plus que cet entrepôt doit quitter précipitament Chateaudun pour Cognac le 14 Juin.
Signe évident que le "bateau" France prenait eau de toutes parts !
Ce changement d'organisation "forcée" eut au moins l'avantage de diminuer les temps de livraison des D-520, mais il était déjà trop tard de toutes façons.

Un autre point doit être évoqué dans les causes de retard de livraison, même si celui-ci reste beaucoup plus ambigue.
Une unité de l'Armée de l'Air, le GC II/7, s'étant retrouvée bloqué chez le constructeur durant plusieurs jours, lors de son précédent passage, décida d'envoyer un officier pour préparer la seconde prise en charge de D-520.
L'officier envoyé sur place avait entre autre qualité, une expérience d'officier de réserve du Deuxième Bureau (sureté militaire). Une fois sur place, constatant qu'il manquait du matériel pour "ses" avions, il se mit en quête de ce dernier.
Quel ne fut pas sa surprise de constater que les pièces avaient été (volontairement ?) envoyées sur une voie de garage de la gare de triage SNCF de Montauban.
Il fallut alors toute la persuasion de cet officier pour faire rapatrier au plus vite les wagons chargés de canons HS-404, de mitrailleuses MAC et de viseurs OPL vers Toulouse et les chaines de montage des D-520.

Comment expliquer un tel égarement de matériel ?
Il faut pour cela prendre un peu de recul géo-politique sur la situation de l'époque.
L'Allemagne vient de signer un pacte de non-agression avec l'URSS, en particulier pour le partage de la Pologne.
Dès-lors, pour les groupes d'extrême-gauche, aller contre les amis du "grand-frère" Soviétique est inconcevable, hors, à cette époque l'Allemagne est "l'ami".
Bien que rien ne soit jamais prouvé à l'issue du conflit, il est fort probable, que ces "égarements" volontaires soient le fruit de l'action de cellule d'extrême-gauche agissant au sein de la SNCF et ailleurs.
Un réseau de saboteurs de moteurs d'avions fut même démantelé à cette époque, aux usines Farman. Preuve si il le fallait de l'existence de ces cellules.
Bien sur, avec le début de l'occupation et surtout avec l'invasion de l'URSS, ces comportements vont très vite se retourner contre l'occupant, les usines Dewoitine réussissant même alors à se distinguer par leurs faibles productivités et leurs hauts taux de défauts de fabrications...Mais nous n'en sommes pas encore là, à cette époque.
Ces soupçons sont sans doute à rapprocher du combat que le Général de Gaulle menera bien avant son retour en France, pour anihiler la puissance des réseaux de resistance communiste.

Le retard des essais du D-520, l'incapacité d'Hispano-Suiza à fournir un nombre suffisant de moteurs, son manque de "rigueur" dans son contrôle de production des munitions de 20 mm, le manque d'implication des usines SNCAM pour accélérer les cadences de production, les "égarements" de matériels... Le D-520 n'avait effectivement aucune chance d'être livré à temps et en nombre, à l'Armée de l'Air et, encore moins à la Marine.

Retournons maintenant, en Charente-Maritime avec les D-520 Marine.
Le 17 Juin, il est possible de mettre en alerte six D-520 sur le terrain annexe de Saint-Savinien.
Le 19, la flottille est enfin au complet et assure avec l'Armée de l'Air la couverture aérienne de la région.
Mais la guerre semble absente de ce coin de France, en témoigne les souvenirs d'un pilote du GC I/1, décrivant son arrivée à Rochefort:
"17 Juin, Rochefort. L'échelon volant arrive par beau temps et sur place, l'ambiance est loin d'être guerrière. Des D-520 de l'AC1 de la Marine font de l'acrobatie au-dessus du terrain; l'école des mécaniciens se prépare à passer les examens. La couverture du terrain est assurée en permanence, dans la soirée, par roulement entre les patrouilles du GC I/1, du I/8 et de l'Aéronavale"
Cette situation ne durera pas, l'après-midi même, l'Amirauté donne l'ordre de rallier Marignane, le Commandant Jozan décide du départ le lendemain matin, avec tous les avions disponibles.
Mais à cette époque, l'Aéronavale et l'Armée de l'Air ne dispose pas de service météo.
La flottille se heurtera donc le lendemain, lors de son décollage matinal, à un temps exécrable empêchant le passage vers le Sud-Est, contraignant la formation à revenir à Rochefort.
Nouvelle tentative l'après-midi, avec une météo plus clémente, mais tous ne se poseront pas à Marseille, le groupe du Lieutenant de Vaisseau Folliot avait tenté de contourner la dépression par le Nord.
Il doit se poser en pleine campagne en Ardèche sur un terrain détrempé, bilan:
Les trois D-520 neufs passent sur le dos, Folliot se cassant le bras dans l'opération !

Anecdote sur cet atterrissage sans gloire:
Lorsque le troisième pilote, le Maitre Chaume, quitta son inconfortable position la tête en bas, il se trouva nez à nez avec un berger venu voir.
La première question de l'officier marinier pilote, fut pour connaitre le devenir de ses compagnons et la façon dont leurs atterrissages s'étaient passés.
Réponse du berger: "Très bien, exactement comme vous"

Le 21 Juin, les deux groupes n'ayant pu franchir les perturbations atmosphériques se regroupent à Toulouse, en profitant pour faire leur marché chez Dewoitine, repartant avec quelques D-520 supplémentaires pour Marignane, qu'ils atteindront enfin dans la soirée.
A noter qu'à cette époque à la SNCAM, la patrouille de défense de l'usine est équipée de D-520, alors que les unités sur le front se battent avec des D-510 et, pour combler ce constat, le commandant Jozan s'aperçoit que des appareils récents, des LeO-45, sont bloqués sur les parkings, par manque d'équipage pour les réceptionner !
Jozan s'en fait remettre cinq pour ses personnels navigants sans appareil.
La flottille ainsi dotée arrivera le lendemain matin à Hyères sans incident, avec des D-520 qui n'avaient toujours pas connu leur baptême du feu.

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La fuite en AFN

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